Le Nid

Revue de Presse

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Frédéric KAHN Publié le 07-05-2003

Nathalie Pernette : Hors du Nid

 

Il y a un mois, Nathalie Pernette était en résidence au Théâtre de la Passerelle à Gap. Elle y présentait sa dernière création, Le Nid. La proposition est toujours d'actualité. Elle sera reprise du 13 au 17 mai au Théâtre de la Ville. Elle continuera ainsi à proliférer dans les esprits. L'expérience esthétique, en théâtre et en danse, se construit dans la conscience d'un paradoxal éphémère. C'est à partir de l'ici et du maintenant de la représentation que l'oeuvre commence à vivre, plus ou moins durablement, dans les consciences. On devrait donc toujours intégrer aux jugements portés sur une pièce chorégraphique ou théâtrale une relation au temps. Réévaluer nos jugements au fil des jours, des semaines, des mois... La question essentielle étant alors : qu'est ce qu'il en reste de plus aujourd'hui qu'hier ? Il faudrait alors essayer de transmettre non pas les impressions du moment mais les traces profondes laissées par la proposition pour assurer ainsi sa pérennisation en tant qu'expérience collective au-delà de l'espace de représentation.En tout cas, un mois après son passage au Théâtre de la Passerelle à Gap, Nathalie Pernette est toujours présente dans les esprits. Et la matière de son dernier spectacle, Le Nid, est loin d'être épuisée. La sensation de trouble persiste. Cette sensation ne provient pas tant de la résurgence d'images figées, que de l'imbibition d'une atmosphère prégnante. On a oublié certaines séquences, finalement trop prévisibles dans leur déroulé et qui pourtant, sur le moment nous avaient impressionnés. Plus insidieusement, persiste un enchevêtrement de situations devenant de plus en plus inconfortables, une progression vers les limites de l'organisme (le vide, l'étouffement, l'évanouissement, la disparition, l'absence...), des états de l'être que notre corps habituellement refuse d'assumer. Seuls les rêves et l'art nous donnent accès à cette part de nous-mêmes. Dans Le Nid, Nathalie Pernette organise une confrontation physique avec un environnement à la fois familier et hostile. Pour ce faire, elle construit un dispositif scénographique et mental très concret. Les danseurs émergent d'un amas de vêtements et de peluches, s'arrachent hors du nid, métaphore de tous les cocons factices qui nous retranchent du réel sans pour autant nous en protéger. Ils conquièrent ensuite leur autonomie gestuelle en se jouant de nos peurs, de nos chimères et de notre reste d'animalité. Le mouvement d'abord très «urbain», extrêmement codifié, presque mécanique, devient de plus en plus souple et imprévisible à mesure que la monstruosité transpire hors des corps. C'est sans doute dans le tissage des relations entre les protagonistes, la gestion symbolique de l'autre, que le spectacle n'ouvre pas assez de perspectives. Pour le reste, Le Nid est comme ces récits qui ne se résolvent pas par le commentaire mais restent toujours ouverts à l'interprétation. La logique est évidente mais secrète, elle n'impose pas de lecture sinon la certitude d'être confronté à une «humanité déboussolée».

Jean-Pierre Govignaux, L'Est Républicain, mars 2003

Irrésistiblement attirant

On entre dans ce titre "Le Nid" : la nouvelle chorégraphie de Nathalie Pernette nous ramène à la prime enfance. Première sortie, premiers émois, premières peurs, et… Premières envie de retourner au plus près de la douceur maternelle, là où on n'a plus peur. Il nous sera même proposé de retourner à la nudité originelle, avant la première sortie…

Première sortie, premiers émois, premières peurs. À ce moment-là, et pour longtemps encore, l'homme est un animal comme les autres. Pour les danseurs qui évoluent et pour nous qui les regardons, c'est tout un bonheur : rampement de reptiles, bonds de félins, petits pas multipliés d'insectes… et même des déplacements sur deux jambes, toutes les manières d'avancer ou de reculer rivalisent d'efficacité et de grâce.

Première sortie, premiers émois, premières peurs. Dont il faut identifier la cause. Musique entre envoûtante et inquiétante, présence insolite ou chute d'objet, le spectateur ne fait pas que regarder, il participe. Il partage. Une spectatrice, mardi soir, a même manifesté bruyamment une vraie peur. Bref mais intense moment d'inter-activité.

On avance, on recule, on se précipite, on fuit, on se rassemble comme si l'union faisait la force, on se repousse comme si l'autre était un obstacle, la peur crée des atittudes qui relèvent d'avantage du réflexe que de la réflexion. Mais ce qui dans le monde quotidien ferait un spectacle ridicule prend ici une dimension esthétique irrésistiblement attirante. On se prend l'envie de tendre les bras vers ces cinq danseurs et danseuses. De les toucher, de vibrer avec eux, d'aller avec eux se blottir dans ce tas de peluches. Une sorte d'intimité.

Première sortie, premiers spectateurs émus. Il y en aura d'autres. Nathalie Pernette nous a habitués aux ambiances de fin de monde, aux paysages d'après le cataclysme. Cette fois, on est avant, au bord de la possible catastrophe, mais il se dégage toujours la même chaleur humaine. Et surtout, qu'il s'agisse de montrer la puissance du sentiment ou la force physique, l'attirance vers l'autre ou le repli sur soi, le mouvement, le geste sont toujours tout en grâce, en élégance, en sensualité.

Christine Rondot, L'Est Républicain, février 2003

Le nid d'où émerge les peurs

Peur. Angoisse. Effroi. Trois déclinaison de la frayeur qui mène à la violence. À la confrontation. Aux chocs. Un thème difficile traité avec subtilité par la chorégraphe bisontine Nathalie Pernette, en résidence au centre chorégraphique de Belfort depuis le début janvier. Le titre de cette création est pourtant des plus doux : le nid. Mais un nid d'où naissent d'étranges créatures, hybrides, inquiétantes, presque gluantes, comme écrasées par une chape d'angoisse. En lutte. On retrouve des thèmes chers à la chorégraphe qui avait fait sensation l'été dernier, au fort de Giromagny, dans une pièce écrite spécialement d'après le lieu autour de personnages de faunes sortis de la nuit : l'enfermement, la naissance, mais aussi la concentration très convaincante qui mène le spectateur en marge de la folie, sur le fil…

Cette fois, avec le nid, point de respiration de bulles d'oxygène. Hormis les premières secondes, où l'on voit une masse informe de nounours respirer crescendo, les danseurs –et le public avec eux- basculent vite dans un univers menaçant, d'étouffement, funeste et caverneux.

Il s'agit bien d'une naissance depuis une matrice, mais de cinq être rampants. Le groupe glisse, reptilien, les corps saccadés se heurtent, s'entrechoquent, se maltraitent. Répétitions et répulsions sur une musique faite de grincements et de résonances. La chair se redresse, animus animé. Double jeu des nounours et des hommes pris dans la bataille, rejetés, piétinés, écrasés, éjectés. Maltraités. De l'enfance morbide monte l'adulte. Identifié. Seul. Ralenti. Le tombeau des gisants version verticale. Une version vive et brutale qui surprend et touche l'émotionnel. Les nounours de Nathalie Pernette sont plus humains que ces corps aux états inquiétants, cette galerie de portraits mutants pris dans un vertige imprévisible.